Divina Frau-Meigs, sociologue des médias, experte de l’UNESCO

Tous les lundis, MediaEducation dévoile un invité spécial qui propose sa conception de l’éducation aux médias. En 5 questions, les entretiens de MediaEducation vous éclairent sur les enjeux d’éduquer les citoyens aux médias en France. Merci à Divina Frau-Meigs de s’être prêtée au jeu ! 

Divina Frau-Meigs

Divina Frau-Meigs

Qui êtes-vous ?

J’ai plusieurs casquettes qui essaient de se compléter et d’allier recherche, expertise et  militantisme. Je suis professeur et sociologue des médias, avec une spécialité concernant les mondes anglophones, qui sont toujours force de proposition dans les innovations médiatiques. Je suis aussi experte auprès de l’Union Européenne, du Conseil de l’Europe, de l’UNESCO et d’un certain nombre de gouvernements dans le monde en ce qui concerne les politiques publiques et scientifiques en information-communication. Enfin, je suis militante dans l’ONG des chercheurs en Information-communication, l’AIERI, en ce qui concerne la gouvernance d’Internet, la diversité culturelle et l’éducation aux médias. En France j’ai participé à la constitution du CIEME et à celle d’Enjeux e-médias pour renforcer la participation de la société civile dans les négociations multi-partites autour des enjeux de jeunesse, de régulation et de co-régulation des médias.

 

Qu’est ce que l’éducation aux médias pour vous ?

Depuis mon premier séjour à l’université de Stanford au début des années 1980, je suis convaincue que le numérique apporte une révolution dans nos modes de faire, d’être et même d’advenir à nous-mêmes par les médias, Internet les réseaux sociaux étant à la fois en continuité et en rupture avec les médias pré-numériques. Donc j’ai toujours soutenu l’éducation aux médias tout en essayant de la faire évoluer pour rester en prise avec les changements très rapides subis par ce secteur depuis le début du 20ème siècle.

Avec d’autres chercheurs internationaux, j’ai participé à l’élaboration de l’Agenda de Paris en 2007 pour élargir la définition de l’information-documentation, parent pauvre de l’éducation aux médias, ce qui a abouti au paradigme de MIL (Media and Information Literacy), adopté par l’UNESCO. Depuis quelques années, j’essaie d’introduire la prise en compte des usages du numérique dans les cultures de l’information, ce qui implique d’inclure la formation au code et à l’algorithme pour une bonne compréhension de l’informatique au quotidien, qui ne fasse pas des usagers de simples consommateurs mais leur permette aussi de créer des contenus personnels et collectifs.

A cet égard, tous les tenants de l’éducation aux médias ne sont pas de mon avis mais il me semble urgent d’entériner l’inversion des usages impulsée par le numérique (la plupart de nos activités commencent en ligne avec ou pas de retombées hors-ligne), et d’élargir l’horizon de l’éducation aux médias aux « translittératies », c’est-à-dire aux compétences qui allient la maîtrise du code à la création de contenus multimédia et à l’évaluation de l’information abondamment disponible. Les translittératies se caractérisent par leurs coexistences permanentes sur les lieux de formation, de travail ou de loisir, ce qui  poussent formateurs et didacticiens à un élargissement du champ de leur réflexion sur les pratiques sociales du lire-écrire vers les dimensions à la fois informationnelle, médiatique et numérique qui relèvent de la recherche d’information et de son éditiorialisation.

Il s’agit aussi de préparer les jeunes générations à la citoyenneté et à l’employabilité d’aujourd’hui, tout en gardant les acquis pré-numériques, notamment en ce qui concerne les droits de l’homme (expression, dignité, vie privée, participation notamment). Avec le Conseil de l’Europe, j’essaie d’associer l’éducation aux médias et à l’information avec les droits de l’homme, en jouant du fait qu’Internet et les droits de l’homme sont tous deux nés après la deuxième guerre mondiale, pour répondre à des aspirations de paix et de dialogue entre les cultures. Ils peuvent donc s’appuyer l’un sur l’autre pour l’ouverture, la liberté d’expression, la démocratisation de l’éducation, l’émancipation des filles et des minorités, etc.

 

Comment contribuez-vous à l’éducation aux médias des citoyens ?

Je crois fondamentalement à la recherche et à la formation et j’ai donc créé avec l’équipe d’AIGEME le premier master à distance en « ingénierie de l’éducation aux médias », en étroite association avec un premier parcours, celui en « ingénierie de la formation à distance ». Il est adossé à la recherche, et il favorise la compréhension des usages du numérique tout en tenant compte de la spécificité des médias et de la communication à distance et en présence. C’est un master fort apprécié des entreprises qui recrutent tous nos étudiants dès leur sortie et nous a valu d’être consacrés « pépites » de la fac par le nouvel observateur à plusieurs reprises. Il est aussi fort apprécié des scientifiques et a obtenu un AAA lors de l’évaluation de l’AERES, qui recommande d’en faire une mention universitaire car les enjeux d’évolution pour l’avenir sont très porteurs, notamment pour les étudiants issus des sciences humaines qui ont de beaux débouchés devant eux dans les humanités numériques en cours de constitution.

Je crois aussi à l’action de terrain et à la diffusion de la recherche vers les communautés de pratique qui s’occupent de jeunes dans les milieux non-formels, à des fins d’inclusion sociale. J’ai contribué à la prise de conscience d’associations d’éducation populaire (comme la Ligue de l’enseignement et les Céméea) de l’importance de l’éducation aux médias pour compléter leur offre de formation. J’ai aussi aidé à la constitution d’associations citoyennes qui mettent l’éducation aux médias dans leur agenda, comme le CIEME ou Enjeux e-médias, afin de pouvoir offrir des positions alternatives à celles du secteur public et du secteur privé.

 

En quoi est-ce une thématique importante actuellement ?

L’éducation aux médias semble avoir le vent en poupe, après des années de traitement à la marge. La directive européenne « services des médias audiovisuels » l’a inscrite dans son texte, ce qui, par principe de subsidiarité, mène les Etats à l’inclure dans leur politique publique d’éducation. Avec la convergence de tous les médias (presse, audiovisuel) sur le support numérique, les cultures de l’information prennent une importance croissante tant dans le milieu scolaire que dans le milieu professionnel et culturel.

Le gouvernement actuel a bien pris conscience de l’urgence de traiter cette question spécifiquement et il propose un « service public du numérique », fortement lié à l’éducation aux médias et à l’information car il est avéré que la maîtrise des médias est corrélée à plus de participation hors l’école (économie, culture, citoyenneté). Il a raison car les recherches montrent aussi que ne pas le faire ménerait à toutes sortes d’inégalités :

  • inégalités dans l’usage car elles sont corrélées aux manques de compétence techniques et opératoires : le niveau d’usage technique du média a un effet sur les compétences liées à la création et curation de contenus.
  • inégalités dans l’apprentissage car elles sont associées au niveau d’éducation initiale (plus de temps passé en ligne, plus d’outils sophistiqués, maintien de l’avance prise par la mise à jour continuelle des applications, …)
  • inégalités dans l’âge : les personnes âgées ont des difficultés avec les compétences techniques (vue, mémoire, main-clavier…) MAIS les personnes jeunes ont des difficultés avec les compétences liées à la production, organisation, curation de contenus.
  • inégalités entre genres, non seulement dans  la pratique mais aussi dans le ressenti (les filles se vivent moins en maîtrise que les garçons).

C’est tellement d’actualité que de nombreuses instances se sont emparées du sujet : la CNIL, le CSA, le CNN ont créé des groupes de travail sur le sujet. La CNIL veut en faire une cause nationale pour l’an prochain. Reste la nécessité de coordonner toutes ces énergies et d’avoir un pilote dans l’information sous peine de fragmentation… Il est urgent de mettre en œuvre ces politiques publiques, avec des ressources documentaires, des éditeurs publics et privés, des ressources financières clairement dédiées, une évaluation pertinente et toute une série de nouveaux emplois et de catégories professionnelles encore à déterminer, autour du design des usages pédagogiques et scientifiques des médias.

 

Comment voyez-vous l’éducation aux médias en France dans 10 ans ? 20 ans ?

Je pense qu’elle va contribuer à réorganiser  et à réagencer l’école à moyen terme, et à assouplir la forme scolaire, très contraignante à l’heure actuelle et très stressante tant pour les enseignants que pour les apprenants. Elle fera sans doute partie d’un nouveau domaine de connaissances éducatives, à côté des sciences dures et des sciences humaines. Elle peut créer un 3e espace au sein de l’école (entre la classe et la cour de récréation), que certains appellent des centres des usages et apprentissages du numérique, doublé d’un 4e espace, virtuel, délinéarisé et détemporalisé.

Elle ouvre une nouvelle dimension à côté du savoir-faire et du savoir-être que j’appelle le « savoir-devenir », avec des potentialités nouvelles à explorer autour de la mise è jour de soi, la modélisation ludique, la réorientation des parcours personnels et l’engagement civique. C’est une capacité projective, où les apprenants s’approprient le potentiel informationnel des environnements distribués mis à leur disposition par le biais des translittératies et sur la base d’une pédagogie du projet engageant.

Elle participera au développement numérique durable en permettant aux citoyens de contribuer à leur environnement local et à faire face aux défis du changement climatique qui nous attendent et dont  les jeunes sont très conscients.

Mais si l’on n’y prend pas garde et si nous ne restons pas mobilisés sur nos valeurs de justice sociale et de démocratie, elle peut participer à la création d’un marché privé de la connaissance et de l’enseignement numérique avec l’« effet de portail » que souhaitent les pure players (Itunes, Amazon, Google…) et les entreprises californiennes de Hollyweb. Il faut à cet égard surveiller l’évolution des MOOCs, ces cours massivement ouverts en ligne, qui tout en prônant l’accès de tous à la culture, risquent aussi de la monétiser à l’extrême.